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Lumière sanguinolente à Tanger
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Message Lumière sanguinolente à Tanger 


En moi ruisselle, exquise, la majestueuse musique du divin Couperin. 
Saoul de splendeur baroque, par pentes et murs blancs je déambule, rayonnant de volupté verticale — vertèbres imbues d’extase sensitive, ivresse musicale ascendante, grand Os en érection intégrale. 
Ici l’hiver est lardé de printemps. Le bleu chante, la boue rutile et chatoie. 
Le ciel est d’azur, la lumière triomphe, la chaux est si blanche. — Et mon crâne revendique l’implacable mécanique des oranges. 

Longtemps j’ai hurlé à l’immensité azurée, ici et ailleurs plus au nord j’ai hurlé, maudissant le soleil, fustigeant le silence des cieux, riant aux éclats blancs du firmament. 
De retour à Tanger j’exulte d’horreur. Car Tanger, bien réelle, est aussi horrible que belle. Regardez sa lumière : le bleu et le blanc, telles de longues lames scintillantes, me charcutent les viscères. 
L’azur me hante, et je vois dans le ciel des rigoles écarlates. Je ne rêve point : la lumière est sanglante, le soleil écartèle les Colonnes du détroit et viole chaque matin la mer à plat ventre. 






Sous le ciel scélérat vibre la ville, et frémit, s’ouvre, se donne, blanche et charnelle, palpitante. 
Des flots de formes galbées tortillant des hanches cheminent ondulantes, frétillantes, épanouies. Le flamboiement solaire, cruel et obscène, éclaire d’opulentes rondeurs. De rues en ruelles, fleurissent des pans de peau nue, croupes ondoyantes, rotondités rebondies affluant vers l’artère principale, où l’érotisme âcre et vénal s’exacerbe en show urbain, en étal de chairs ambulantes. 
La lumière et le vent de l’illustre détroit vouent la ville à un sort tragique, lubrique, incertain. 
À Tanger ma rage, cosmique, prend corps dans la cité. J’écris le carnage tectonique des plaques désunies, des chairs lacérées, du schisme antédiluvien. 
Le détroit, énorme déchirure tellurique, telle la fente fauve et béante d’une créature atrocement voluptueuse, affreusement belle et succulente, le détroit de Gibraltar, dis-je, est hautement libidinal. Il charrie le désir du nord et du sud, mêle les vents, croise les courants, brasse les corps, et avale les cadavres des rêveurs concupiscents. 
Bouche à bouche le désir et la mort s’embrassent pantelants sous l’azur excessif. Et je crie et j’écris à la démesure de l’excès. 





Cette lancinante obsession de la chair et de la lumière, je dois en clamser un jour ou l’autre, c’est ma mort quotidienne que je porte en mon crâne, furie rubiconde sous l’écume du temps. 
Si j’écris, c’est que la lumière me fait endêver ; je jubile en cadence je fais rager les mots. Dans mes fibres résonne une sarabande multiséculaire. J’aspire au rythme dionysiaque des entrailles et des astres. 
Narrant des massacres solaires, je me scie les os sur ma table de travail, tordant nuitamment des épithètes cependant que dehors un pauvre gus défoncé regagnant la médina brise sa bouteille sous ma fenêtre, vocifère contre son ombre, s’acharne sur un rideau de fer, jure, dégueule, geint, se tait, soupire, s’efface dans la nuit. Alors seul je poursuis, enivré de visions sanguinolentes, ouvrant mes sens à des fêlures improbables, je me fends les tripes et me damne et rugis en silence, pour une phrase. Une phrase. 
Écrivant à Tanger, mythique Interzone, je baigne dans le mal et je vois. 
Je vois le fond luxurieux et putride des murs blancs. Je vois la face noire et lascive de la lumière, et le stupre au ras des pavés neufs, et la chair éployée triomphale ; je vois des monceaux pléthoriques de morceaux potelés, et des gros vers blancs, et des larves énormes, et des plaies sanieuses à l’horizon. 
Ici je bois le mal à la source, je m’ouvre au sanglant ondoiement lumineux ; et j’écris pour éclabousser de ma fange leur ciel, leur ciel à eux, fadasse, rassurant, prétendument innocent. 





La normalité sous un ciel honnête, la vie qui fonctionne, consomme, communique, se conserve, espère, la vie normale, dis-je, est une moisissure écœurante, poisseuse chiennerie, gluante, asphyxiante. 
Le flux des jours n’est-il pas une farce bien piètre, d’un comique lamentable, imbroglio de scénarii grotesques, navrantes occurrences ?... 
La vie humaine, hélas, n’est viable que châtrée. 
La raison pratique, le bon sens forment un voile émollient qui préserve les honnêtes gens de la monstrueuse obscénité de l’univers. 
Pour peu que surgît un brin de charnelle lucidité, le vécu se dévoile tout cru, bel et bien risible et atroce. 
Tragique, l’éveil n’implique nulle sérénité. 
La lumière crève les yeux comme la foudre un rat égaré. Les choses, telles quelles, sont nues, menaçantes et têtues. Une vision, une idée, une sensation glissent subitement, divaguent, mutent, ouvrent sur l’infini effrayant. 
La béance, l’étrange altérité, l’indéfinie pluralité de Tanger en font une cité propice aux fêlures, aux excès, aux fureurs sensorielles des rares esthètes enragés, lesquels, regardant le soleil en face, en voient l’envers purulent : ils scrutent l’irruption du mal, le giclement de la beauté, et autres abominations illuminées ; les nerfs plongés dans la boue, ils tendent le crâne au zénith, assumant les entrailles de la terre et le feu du ciel. Ils sont quelques uns, rebelles sans portable, esseulés dans la foule moutonnière des consommateurs connectés. Enivrés de lumière, ils gardent encore dans la bouche le goût du sang, l’immémorial goût du présent, de l’instant vivant, du flux jaillissant. 
 


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